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001: L’Art Martial de la Rationalité

by sur mai 28, 2011

Version originale.

J’utilise souvent la métaphore que la rationalité est l’art martial de l’esprit. On n’a pas besoin d’énormes muscles saillants pour apprendre les arts martiaux; si les personnes sportives sont plus susceptibles d’apprendre ces arts, cela peut être surtout une question de plaisir plutôt qu’autre chose. Certains êtres humains sont plus vites ou plus forts que les autres; mais un art martial n’entraîne pas la variance entre les humains. Un art martial entraîne seulement les muscles: si vous avez la machinerie complexe d’une main, universelle parmi les humains, avec des tendons et des muscles dans les endroits appropriés, alors vous pouvez apprendre à faire un poing.

Comment peut-on entraîner une variance? Que signifie-t-il entraîner deux écart-types de muscle? On ne sait pas non plus ce que voudrait dire entraîner un QI de 132.

Mais si vous avez un cerveau, avec des régions corticales et sous-corticales dans les endroits appropriés, vous pourriez être en mesure d’apprendre à l’utiliser correctement. Si vous êtes un étudiant rapide, vous pouvez apprendre plus vite – mais l’art de la rationalité ne concerne pas cela; il concerne l’entraînement de cette machinerie cérébrale que nous avons tous en commun.

Hélas, nos esprits répondent moins facilement à notre volonté que nos mains. Les muscles sont des sujets de règlement neural évolutivement anciens, tandis que la réflectivité cognitive est une innovation relativement récente. On ne devrait pas s’étonner que les muscles soient plus faciles à utiliser que les cerveaux. Mais il ne serait pas sage de négliger ce dernier type de formation à cause de sa plus grande difficulté. Ce n’est pas par des muscles plus grands que l’espèce humaine s’est fait connaître sur la terre.

Si vous habitez dans une zone urbaine, vous n’avez probablement pas besoin d’aller très loin pour trouver un dojo d’arts martiaux. Pourquoi n’y a-t-il pas de dojos qui enseignent la rationalité? L’une des raisons, peut-être, est qu’il est plus difficile de vérifier des compétences. Pour relever un niveau de Tae Kwon Do, vous pourriez avoir besoin de casser une planche d’une certaine largeur.  Si vous y réussissez, tous les spectateurs peuvent voir et applaudir.  Si vous échouez, votre maître peut suivre la façon dont vous mettez en forme un poing, et vérifier si vous lui donnez forme correctement. Sinon, l’enseignant tend la main et fait un poing correctement, afin que vous puissiez observer comment le faire. Dans les écoles d’arts martiaux, les techniques de muscle ont été affinés et développés au fil des générations.  Les techniques de la rationalité sont plus difficiles à transmettre, même à l’étudiant le plus prêt. Il est également difficile de donner d’impressionantes expositions publiques de rationalité. Cela peut expliquer en partie pourquoi il n’y a pas de dojos de rationalité pour le moment.

Très récemment — dans les dernières décennies seulement — l’espèce humaine a acquis beaucoup de nouvelles connaissances sur la rationalité humaine. L’exemple le plus saillant serait le programme d’heuristiques et biais cognitifs dans la psychologie expérimentale. Il y a aussi la systématisation bayesienne de la théorie des probabilités et de la statistique; la psychologie évolutionniste; la psychologie sociale.  Des études expérimentales de la psychologie empirique de l’homme; et la théorie des probabilités  pour  intérpreter ce que nos expériences nous disent, et la théorie évolutionnaire pour expliquer les conclusions. Ces domaines nous offrent de nouvelles lentilles de focalisation à travers lesquelles voir le paysage de nos propres esprits. Avec leur aide, nous pouvons être en mesure de voir plus clairement les muscles de nos cerveaux, les doigts de la pensée, au mouvement.  Nous avons un vocabulaire commun pour décrire les problèmes et les solutions. L’humanité peut finalement être prête à synthétiser l’art martial de l’esprit: d’affiner, de partager, de systématiser, et de transmettre les techniques de la rationalité personnelle.

Quant à ma propre compréhension — telle qu’elle soit — de la rationalité, je l’ai acquise dans le cadre de mes prises avec le défi de l’Intelligence Générale Artificielle (effort qui, pour effectivement réussir, exigerait une maîtrise de la rationalité suffisante pour construire un rationaliste complet et fonctionnant à partir de cure-dents et bandes de caoutchouc). Dans la plupart des façons le problème de l’IA est beaucoup plus exigeant que la technique personelle de la rationalité, mais à certains égards, il est effectivement plus facile. Dans l’art martial de l’esprit, nous devons développer la capacité procédurale de pouvoir tirer, en temps réel, les bons leviers au bon moment sur une grande machine à penser pré-existante dont les entrailles ne sont pas modifiables par l’utilisateur final. Certaines parties de cette machinerie sont optimisées par des pressions de séléction évolutionnaires qui sont directement à l’encontre de nos buts déclarés. Au niveau délibératif, nous décidons que nous voulons chercher la vérité seulement; mais nos cerveaux possèdent des mécanismes innés pour rationaliser les mensonges. Nous pouvons essayer de compenser ce que nous choisissons de considérer comme des défauts de la machine, mais nous ne pouvons pas réellement recâbler les circuits neuronaux.  Un artiste martial ne peut non plus blinder ses os en titane — pas aujourd’hui, du moins.

Essayer de synthétiser un art personnel de la rationalité, à l’aide de la science de la rationalité, peut s’avérer difficile: on imagine d’essayer d’inventer un art martial en utilisant une théorie abstraite de la physique, la théorie des jeux, et l’anatomie humaine. Mais les humains ne sont pas aveugles à la pensée:  nous avons un instinct natif pour l’introspection. L’oeil intérieur n’est pas privé de la vue,  mais il voit indistinctement, avec des distorsions systématiques. Nous devons donc appliquer la science à nos intuitions, utiliser les connaissances abstraites pour corriger nos mouvements mentaux et augmenter nos compétences métacognitives. Nous n’écrivons pas un programme informatique pour faire exécuter à une marionnette à fil des formes d’arts martiaux; ce sont nos propres membres mentaux que nous devons mouvoir. C’est pourquoi il faut relier la théorie à la pratique. Nous devons arriver à voir ce que signifie cette science pour nous, pour notre vie intérieure quotidienne.

Et nous devons, avant tout, trouver une façon de communiquer cette technique; ce qui peut bien être plus qu’une question d’énoncés déclaratifs. Les artistes martiaux se battent, exécutent des formes classiques, et sont observés tout le temps par leurs maîtres. Les étudiants de calcul infintésimal font des devoirs, et vérifient leurs solutions. Les coureurs olympiques essayent sans cesse de battre leurs meilleurs temps précédents, tels que mesurés par un chronomètre. Comment communiquer les techniques procédurales de la rationalité, ou de les mesurer, est sans doute la plus importante question ouverte qui s’interpose entre l’humanité et d’éventuels dojos de rationalité — c’est du moins la partie du problème qui me laisse perplexe le plus. En attendant, je donne des cours. Alors, quelqu’un a-t-il des idées?

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